C’était des cancres !
13/12/2007 – Hubert Prolongeau – © Le Point – N°1839
Comme Daniel Pennac, auteur de « Chagrin d’école » (prix Renaudot 2007), ils ont été cancres, et sont pourtant devenus célèbres. Mais souvent demeurent les traces et les douleurs de cette enfance coincée entre échec scolaire et problèmes familiaux.
« Je déteste mon enfance », avait-il coutume de dire. Quelle part ont eu ses mauvaises notes dans cette détestation ? Affublé d’une répétitrice, nul en chant, en gymnastique, en physique, médiocre en mathématiques, il obtient avec peine le certificat d’études et est refusé aux portes du lycée Condorcet. Alors il jette tout, renonce au baccalauréat et choisit sa voie royale, celle de la vie et de ses pièges. Il a été cancre ? Tant pis : il sera trafiquant, écrivain, ministre, génie. André Malraux était né. Combien sont-ils à avoir marqué leur époque et à avoir pourtant, enfant, peiné comme des malheureux face aux contraintes de l’école ? Honoré de Balzac est expulsé du collège à 14 ans, Jean Cocteau rate quatre fois le bac, le père de Winston Churchill lui écrit que « ses résultats scolaires sont une insulte à l’intelligence », François Truffaut court les rues et rate l’examen d’entrée en sixième, John Lennon échoue à son A-level et, dit un de ses bulletins, « passe son temps à inventer des remarques spirituelles ». Gustave Flaubert est turbulent et mauvais élève, Albert Einstein est lent et peine à apprendre par coeur… Jusqu’à Charlemagne, qui, avant d’inventer l’école, ne réussit à y maîtriser à peu près que « le francisque des Ripuaires », et à Louis XIV, qui fait s’arracher les cheveux à son précepteur, le digne abbé Hardouin de Péréfixe, qu’il baptisait « Préfixe » (« Encyclopédie des cancres », Jean-Bernard Pouy, Gallimard). Aujourd’hui aussi, beaucoup d’écrivains, de journalistes, d’acteurs, d’industriels ont ainsi rejeté une école qui le leur rendait bien. Il est devenu de bon ton de mettre en avant ces premières défaillances qui, par contraste, font d’autant mieux briller le lustre actuel. Ainsi Michel Drucker a-t-il baptisé son autobiographie « Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ? » (Robert Laffont), et Antoine Riboud la sienne « Le dernier de la classe » (Grasset). Sous-entendu : regardez comme j’ai bien fait mentir les prédictions. Et qui ne se souvient de ce cliché des souvenirs d’enfance qui, de Pagnol à Sabatier en passant par Cavanna, fait de la déchéance scolaire une délicieuse péripétie ? Aujourd’hui pourtant, Daniel Pennac, avec « Chagrin d’école » (Gallimard), l’un des succès du moment, vient de remettre en avant la souffrance que sont aussi pour le cancre ces débuts de vie dans la médiocrité.
Au départ, il y a l’ennui. Philippe Noiret « bloquait sur tout » et n’a pas eu le bac. « J’étais rêveur, je lisais pas mal, je déconnais avec les autres cancres. » L’académicien Maurice Rheims se consacrait à la quête des billes plus qu’à celle des perles du savoir, et son confrère Jean-Marie Rouart, que seule l’écriture intéressait, a eu beaucoup de mal à décrocher son bac. Yves Rénier, comédien, se souvient d’une « vaste période grise ». « Je n’étais pas malheureux. Je m’ennuyais juste. » Ils butent contre un domaine ou un autre, se découragent. « J’étais allergique aux maths », raconte Philippe Bouvard, viré de quatre collèges et lycées. Son confrère en ondes Jean-Michel Aphatie s’est écroulé en sixième. « A la communale, j’étais un très bon élève. Et d’un coup, plus rien n’a marché. Je n’ai jamais compris pourquoi. Peut-être est-ce d’avoir changé de lieu, d’être passé de mon village, Viodos, à la ville, proche, de Mauléon ? »
Même mystère chez Michel Drucker : « Je n’ai jamais compris. J’étais tétanisé à l’école, paralysé en entrant par la peur de l’intérieur et en sortant par celle de l’accueil que me réserveraient mes parents. De 7 à 17 ans, je n’ai rien appris. J’ai perdu dix ans. »
Pour plusieurs, le rêve, indispensable compagnon des heures qui s’égrènent, interminables, devient la seule échappatoire. « J’étais déjà très imaginatif , se souvient le romancier Gilbert Sinoué.
« Je bloquais complètement en maths. Alors je rêvais. » « J’ai connu en même temps une situation de famille un peu chaotique, une révolte adolescente contre l’autorité, l’attrait romantique des marges », analyse Denis Olivennes, PDG de la Fnac, qui a eu un secondaire houleux avant d’aligner Normale sup et l’Ena.
« Ce qui fait le cancre , explique Alain Sotto, psychopédagogue et créateur du site Cancres.com, c’est ce moment où il n’arrive pas à mémoriser la réussite. Du coup, il va faire tout ce qu’il peut pour éviter les situations scolaires qui vont augmenter son échec . »
Echec. Le maître mot reste quand même là, quels que soient les enjolivures dont le pare ensuite la légende. Sur le « tableau noir du malheur », ils dessinent d’un trait souvent malhabile « le visage du bonheur » dont rêvait Jacques Prévert. Pour certains, le plongeon a été passager. Ainsi Denis Olivennes : « Je n’ai pas le souvenir d’une grande souffrance, mais plutôt d’une longue escapade, marquée parfois par la culpabilité à l’idée que je pouvais me faire virer. C’était une grande insouciance, un vert paradis peuplé d’amis, de filles, d’actions politiques, donc collectives, avec par moments le rappel à l’ordre d’un réel qui revenait à nous sous la forme de la convocation d’un censeur. » Pour d’autres, il s’est incrusté jusqu’à l’âge adulte. « J’ai fait une cinquième dite de transition, eu mon BEPC au repêchage, et j’ai commencé à travailler à 14 ans et demi dans l’épicerie de mes parents, raconte Jean-Michel Aphatie. Les profs n’ont pas perdu de temps avec moi. J’ai vite intégré que les études n’étaient pas pour moi. Je n’ai jamais vécu cette exclusion comme joyeuse. C’était très dévalorisant. Ça a créé un sentiment d’infériorité qui a mis longtemps à se dissoudre. » C’est le chagrin des colles, blessures qu’on finit par colmater sans forcément les effacer. « On riait beaucoup de moi, le minus de la classe, se souvient Bouvard. C’était cruel. » « J’avais l’impression d’être bête, toujours largué, raconte Gilles Del Pappas, auteur de romans noirs, le sentiment d’être bon à rien et inférieur à ceux qui réussissaient. » Il sèche beaucoup, fréquente dans son Marseille natal, entre autres joyeux lurons, le fils du truand Guérini. « Heureusement, je pouvais me valoriser à l’extérieur. Je fréquentais beaucoup de petits Gitans très matures sexuellement. Et je fumais la pipe à 15 ans, cet instrument à mes yeux typique des étudiants. » Certains parlent de l’école comme d’un « enfer ». Le bonnet damne, en quelque sorte.
La fin de l’école, c’est le soulagement.
‘entourage se ressent aussi de ses échecs. « Ça a gâché la vie familiale », se souvient Gilbert Sinoué, qui devait en plus se colleter avec la rigueur des jésuites du collège de la Sainte-Famille du Caire, où il a été élève. Et Michel Drucker se remémore avec peine l’incompréhension que ses résultats scolaires dressaient entre lui et son père. La fin de l’école est alors vécue comme un véritable soulagement. Ils partent travailler. Richard Branson, PDG de Virgin, choisit de quitter à 18 ans une école où sa timidité et ses difficultés à s’exprimer l’ont cantonné au rang des mauvais. Fabrice Luchini entre comme apprenti coiffeur dans un salon à l’âge de 13 ans, Sylvester Stallone, viré de 14 collèges en onze ans, alterne les petits boulots et débute dans un film érotique avant de commencer à écrire le scénario de « Rocky ». Aphathie, après l’épicerie familiale, vend des voitures et devient garçon de café à Lourdes. Drucker fuit.
« Je suis parti à 17 ans. Je ne supportais plus de devoir rendre des comptes. »
Yves Rénier entre dans la marine marchande. « Un jour, en prenant l’avion, j’ai rencontré un stewart qui allait prendre un cours de théâtre. Il m’a proposé de l’accompagner. » Philippe Bouvard passera trois fois le bac, puis arrivera au tout jeune CFJ, Centre de formation des journalistes. Là, quand il y a un article à faire, il en écrit quatre versions et les vend à ses camarades moins talentueux mais plus fortunés, ce qui lui vaudra une nouvelle expulsion. Il s’épuisera en petits boulots (vendeur d’encyclopédies, de lunettes chez Lissac…) avant de pouvoir débuter au Figaro , où un coup d’éclat lui mettra le pied à l’étrier.
« N’avoir aucun diplôme m’a gêné culturellement. Aujourd’hui encore, je vis entouré de dictionnaires et d’encyclopédies. »
On s’en sort rarement seul. Certains ont eu la chance d’être repérés par un professeur moins obtus que d’autres. « Je me souviens d’un censeur, M. Zaoui, raconte Denis Olivennes, qui me sermonnait, me punissait parfois, mais ne mettait rien dans mon dossier et me défendait en conseil de classe. Par son autorité bonhomme, il me maintenait dans les limites à ne pas franchir et, par sa bienveillance, me réconciliait avec l’institution. Il y en a eu plusieurs comme lui. Chaque fois, c’était la même idée : pas de compromis sur les règles de la vie en commun, mais une certaine bienveillance à l’égard de débordements véniels. » Michel Drucker n’a pas eu cette chance. « Un seul professeur avec qui j’aurais pu nouer une relation complice, ça m’aurait peut-être sauvé. Mais il ne s’en est pas trouvé. Mes vrais profs, je les ai rencontrés à la télé. Ensuite, il m’a fallu quarante ans pour rattraper les lacunes culturelles que je traînais depuis ce temps-là. »
Beaucoup avaient en réserve une carte maîtresse, qu’ils n’avaient pu abattre au poker du lycée : une passion, souvent l’amour de la littérature. « Words, words, words… » Jean-Michel Aphatie se met à lire, n’importe quoi mais beaucoup, des best-sellers publiés par France Loisirs à Raymond Aron. Gilbert Sinoué envoie à 14 ans son premier recueil de poèmes chez Gallimard. « Ils l’ont refusé avec beaucoup de gentillesse. » Del Pappas découvre la photo et tente une école de cinéma accessible sans le bac.
Et parfois les blocages tombent. Les « feignants » se réveillent. « J’ai beaucoup étudié ensuite, mais plus jamais avec du stress, raconte Aphatie, qui, un jour, décide de tenter une capacité en droit. Je me suis même aperçu que j’aimais ça. » « Dès que j’ai commencé à faire ce que je voulais, à savoir du journalisme, poursuit Bouvard, je n’ai plus fait que travailler, au risque de ne pas voir grandir mes enfants. Aujourd’hui, on me laisse continuer. Tant mieux : travailler, je ne sais faire que ça. » Ces rattrapages arrivent aussi dans le milieu industriel. Louis Renault était un cancre. Aujourd’hui, un Nicolas Brunel, créateur de Magic immo et de l’entreprise H3S, invente la presse gratuite luxueuse, alors qu’il n’a en poche qu’un brevet de technicien agricole et une expérience de pompier.
Au bout d’un moment, le mauvais élève a presque tendance à moraliser, comme un prof. « J’ai envie de dire aux cancres : accrochez-vous et obtenez au moins le diplôme de base », déclare Philippe Bouvard. Et Michel Drucker d’ajouter : « Travaillez. Et essayez de nouer une vraie relation avec un prof. » Mais Gilbert Sinoué prévient : « L’ancien cancre veut que ses enfants réussissent ce qu’il a raté. Mon aîné n’est pas un crack à l’école. J’ai failli tomber dans l’erreur. » Tel cancre, tel fils ?
Finkielkraut préfère les bons élèves
Dans une tribune publiée sur causeur.fr, le salon en ligne d’Elisabeth Lévy, Alain Finkielkraut (« La querelle de l’école », Stock) déplore l’auto- valorisation du cancre telle que Daniel Pennac la pratique dans « Chagrin d’école » (Gallimard).
«[...] Il vaut toujours mieux avoir été un cancre qu’un bon élève. Le cancre est fantaisiste, original, tourmenté, vagabond, rêveur. Le bon élève est lisse, prévisible, besogneux, sur des rails et – horresco referens – scolaire. Le premier, poète, connaît la souffrance et la honte. Le second a docilement opté pour l’efficacité et la prose. Le cancre a des états d’âme, le bon élève des états de service. Gloire du mal-aimé ; platitude du fort en thème.
Daniel Pennac, il est vrai, exprime sa gratitude pour le professeur qui, en troisième, lui a sauvé la mise. Epaté par son aptitude à mentir, à fournir des excuses toujours plus inventives pour ses leçons non apprises ou ses devoirs non faits, cet enseignant hors du commun lui a commandé un roman. Un roman qu’il devait rédiger dans le trimestre, à raison d’un chapitre par semaine, pendant que ses condisciples faisaient, eux, des dissertations. Ainsi Pennac a-t-il été révélé par lui-même à lui-même. Sa gratitude est un département de son narcissisme. Il n’y a pas de place pour un authentique remerciement dans la pensée et dans la mémoire du cabotin d’école. Camus et Péguy savaient gré à leurs maîtres respectifs, M. Germain et M. Naudy, de les avoir dépaysés, élevés, sortis d’eux-mêmes : ‘ Ce que fut pour moi cette entrée dans cette sixième à Pâques, l’étonnement, la nouveauté devant rosa, rosæ, l’ouverture de tout un monde, tout autre, de tout un nouveau monde, voilà ce qu’il faudrait dire, mais voilà ce qui m’entraînerait dans des tendresses’ (’L'argent’). Pennac, lui, est l’unique objet de son attendrissement – et de son admiration. Attendris-sement pour le cancre qu’il fut, admiration pour son arrachement à la ‘cancrerie’ [...] »

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